La translittératie

Si il est une notion qui commence à faire du « bruit » en science de l’information, c’est bien la translittératie. S’agit-il d’une forme de littéracie englobant toutes les autres ou une variante parmi les nombreuses existantes ? Je vous propose de faire un petit point rapide !

Le professeur Sue Thomas (De Montfort University, Illinois) est la première à proposer une définition de la notion de transliteracy comme « l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communication, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux ».

Alan Liu est professeur au Département d’anglais de l’Université de Californie, Santa Barbara, où il enseigne depuis 1988. Il est à l’origine de la notion de « Transliteracy » au Etats-Unis, qu’il applique plus particulièrement à la lecture en ligne. Il constate la diversification de ce type de lecture grâce notamment à la multiplication des supports. Mais au delà de simple modification, Alan Liu parle d’une « reconfiguration » de la littératie qui sous-entend «  des changements structurels dans un ensemble de technologies et de pratiques nouvelles remixées avec des pratiques anciennes »

Pour cela les principaux points qu’il met en avant sont :

  • La reconfiguration des matérialités : c’est à dire que le développement d’outils comme les livres numériques, les tablettes ou le « cloud » lui font constater que le virtuel est de fait matériel car la « liberté » du numérique ne peut s’affranchir des contraintes matérielles. Et que cette matérialité s’appuie sur les réseaux et les systèmes.
  • La reconfiguration sensorielles : Les ingénieurs multiplient les innovations permettant une analogie entre les habitudes de la littératie traditionnelle avec les nouvelles formes de littératie (exemple : le mouvement pour tourner la page sur les tablettes tactiles)
  • La reconfiguration cognitive : Alan Liu mène des recherches neurocognitives sur la lecture en ligne. Ainsi il s’interroge :  « L’Internet nous contraint-il à une lecture « superficielle » ou « hyper » ? Ou encore, de nouvelles nuances de lecture numérique vont-elles évoluer pour montrer les limites d’une métaphore comme ce « superficiel » ? »
  • La reconfiguration de la valeur de lecture : Si pour le moment ce qui touche à la lecture en ligne a mauvaise presse, Alan Liu pose la question de ce qu’il en sera dans un future proche. Et ce que ce nouveau type de littératie peut apporter à la lecture en générale.

    Ainsi, en développant la notion de translittératie à travers l’étude particulière de la lecture en ligne Alan Liu pose les bases du concept.

 

C’est en 2005 qu’il créé avec la participation des professeurs Chris JosephJess Laccetti, Bruce Mason ,Simon Perril ,Kate Pullinger et Howard Rheingold: le Transliteracy Project . Il s’agit d’un groupe de recherche multi-campus ( bien que basé principalement à l’ Université de Californie) qu’il dirige de 2005 à 2010. A l’intérieur de ce groupe plusieurs disciplines universitaires sont représentées comme les science de l’ information et de la communication, les sciences sociales mais aussi la littérature et l’ingénierie. Cependant, ils travaillent principalement sur l’ Histoire de la lecture, les nouvelles interfaces de lecture et l’informatique sociale. Et leur questionnement de base est :  « l’usage des « réseaux sociaux » vient-il appuyer les méthodes de lectures traditionnelles par des pratiques de lecture Web 2.0 ? ». Afin de répondre à cette question ils ont créés RoSE ( Research-oriented Social Environment ) un système permettant la constitution d’une bibliographie (auteurs et documents) comme un réseau social que les utilisateurs peuvent modifier, échanger, partager…

  • Il existe d’autre groupe d’ universitaire qui travaillent sur ce type de pojet, comme le PART (Production and Research in Transliteracy) en 2006 sous la responsabilité de Sue Thomas au Royaume-Unis ou INKE (Implementing New Knowledge Environments) au Canada.

La notion de translittératie trouve un certain écho auprès des professionnels de l’information, en effet grâce à une étude réalisée par Susie Andretta pour la conférence IFLA 2009 elle a constater à travers plusieurs interviews que si la notion de translittératie était peu connu par les professionnels elle regroupe cependant des réalités notamment à travers la promotion des bibliothèques universitaires ou dans l’utilisation des réseaux et des communautés du web 2.0. Ainsi si la notion de translittératie est encore flou pour ses acteurs elle participe néanmoins à la théorisation de pratiques professionnelles réelles. La différence entre la compétence informationnelle et la translittératie est que celle-ci s’appuie principalement sur les aspect sociaux de ce qu ‘elle étudie, comme la nature participative des réseaux. Ainsi dans les bibliothèque universitaire cela pourrait ce traduire par la participation des utilisateurs aux catalogues ou aux archives numériques.


Pour s’adapter au concept de translittératie les bibliothèques doivent améliorer leurs prestations de services notamment en terme d’équipements et d’implication dans le réseau. Il est également demandé aux professionnels de s’adapter à des technologies en constantes évolutions. Il est cependant possible que les services des bibliothèques soient considérés comme tout service que l’utilisateur juge utile et alors mené à certaines dérives.

Les chercheurs français ce sont également penchés sur le concept de « transliteracy » qui devient alors « translittératie ». Alexandre Serres, maître de conférence à l’Université de Rennes et responsable de l’Unité régionale de formation à l’information scientifique et technique (URFIST) applique ce concept à l’évaluation de l’information ( comme Alan Liu l’a fait pour la lecture en ligne). En effet l’évaluation de l’information ce trouve au croisement de plusieurs disciplines et nécessite des compétences multiples et croisées, tel que l’autonomie de jugement, la synthèse d’idée en mot-clef… Il est donc pertinent de l’étudier dans le cadre de la translittératie. Ainsi Alexandre Serres conclu « entremêlant des compétences de lecture, d’écriture, généralistes, disciplinaires, informationnelles, documentaires, médiatiques, informatiques, numériques, communicationnelles, critiques, l’évaluation de l’information couvre une bonne partie du spectre des compétences de la translittératie. »


Mais pour d’autres auteurs comme Olivier LeDeuff, la translittératie ne se distigue par vraiment des autres formes de littératie notamment de la social literacy, la participation literacy et la tag literacy. Voir même cherche à établir un rapport hiérarchique entre elles, il explique ainsi le risque d’hégémonie de la translittératie sur les autres formes de littératies.

Et une petite bibliographie rien que pour vous !

_ Alan, Liu, Translittératies : Le big-bang de la lecture en ligne[en ligne], Janvier 2012 [consulté le 02/05/2012]

_ Susie, Andretta, La translittératie : un saut du côté sauvage[en ligne], Aout 2009 [consulté le 02/05/2012]

_ Alexandre, Serres, Un exemple de translittératie : l’évaluation de l’information sur internet [en ligne], Janvier 2012 [consulté la 02/05/2012]

_ Fabrizio, Tini, Le concept de “translittératie” appliqué aux BU [en ligne], Janvier 2011 [consulté le 02/05/2012]

_ Tom, Ipri, Introducing transliteracy What does it mean to academic libraries? [en ligne], Mai 2011 [consulté le 02/05/2012]

_ Olivier, LeDeuff, La littératie en transe : la volonté hégémonique de la transliteracy [en ligne], Décembre 2007 [consulté le 02/05/2012]

_ Sue, Thomas, Transliteracy : Crossing Divides [en ligne], Decembre 2007 [consulté le 02/05/2012

_ Alexandre, Serres, Translittératie : “Informations, notes et ressources autour de la translittératie et des cultures de l’information (infodoc, médias, informatique)” [en ligne], Mai 2012 [consulté le 05/05/2012]

Sybil Nile

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